UKRAINE

Kharkiv, le 5 avril 2022.

Kharkiv, une vie dans le métro

Parmi les élèves, il y a Marina, Zlata, Diana ou Olenna âgés entre 7 et 11 ans, chacun une histoire différente mais tous un point commun, ils sont là à cause de la guerre. Certain vivait dans le quartier, d’autres plus loin en banlieue, leurs parents ont fait le choix de se réfugier ici pour les protéger.

A l’instar des autres enfants, l’histoire de Diana est une épreuve qu’aucun enfant ne devrait connaitre. Diana, 10 ans et Dimitri son grand-père sont là depuis fin février, depuis ils ne sont jamais remontés à la surface et ne connaissent que la lumière des néons du métro. C’est pendant la première semaine du conflit que Diana et Dimitri ont été mutilés, mutilés d’un être cher, une maman pour l’un et une fille pour l’autre. Depuis, tous les deux vivent ici, Dimitri confie son histoire :

« Quand ma fille a disparue, j’étais effondré, je ne savais pas où aller, je n’avais pas de mots pour réconforter Diana. Que voulez-vous que je lui dise ? Elle n’a jamais connu son père et maintenant elle se retrouve orpheline, son seul parent c’est moi. C’est quoi son avenir, comment je vais faire pour m’en occuper ? Ce sont mes voisins qui m’ont indiqué l’endroit et m’ont conseillé de venir ici. Ici nous sommes à l’abri, des gens s’occupent de nous, Diana peut suivre des activités avec d’autres enfants et nous ne sommes pas seuls. »

Dimitri sanglote en relatant ces faits, ses yeux s’humidifient de larmes qu’il ne peut retenir.

Autre enfant vivant dans le métro, Olenna 8 ans, vit avec son père, là aussi c’est une mère qui a disparu durant les premiers jours du conflit. Eux n’ont plus d’habitation, leur logement a été détruit lors des premiers bombardements, le père n’a pu récupérer que quelques affaires pour lui et sa fille, deux sacs de vêtements et quelques objets personnels, c’est tout ce qui lui reste. A l’instar de Dimitri et Diana, Olenna et son père trouve en ce lieu ce qu’ils ont besoin, Olenna me confie « Ici j’ai des amis, on fait des activités tous les jours avec les animateurs et Maria, je ne m’ennuis pas mais ma maman me manque » et c’est dans les bras de son père qu’elle trouve du réconfort.

Maria et ses bénévoles sont indispensables pour ces enfants, l’institutrice et ses éducateurs font aussi le relais auprès de la mairie de Kharkiv qui leur donne ce dont ils ont besoin pour diversifier les activités. Le matériel, les livres, les crayons, la peinture, des jeux et jouets tout est récupéré dans différents lieux de Kharkiv, Maria l’institutrice s’attache à ce que cette école soit avant tout un lieu d’évasion. Ce n’est pas le seul endroit de la ville comme celui-là dit Maria, « je parcours la ville tous les jours dans différents lieux, je m’assure que les enfants manquent de rien que les animateurs soient présents, je reste toujours une petite heure avec eux. C’est important de rester motivé et transmettre cette motivation à mon équipe. Tous ces enfants ont besoin de nous à chaque instant, nous nous devons de leur donner le meilleur pour atténuer leurs douleurs. »

Les animateurs rythment la journée par diverses activités, scolaires avec des manuels adaptés aux âges des enfants, ludiques par jeux de sociétés ou sport (danse pour les filles, ballon pour les garçons), et artistiques par des chants et des peintures géantes qui tapissent les allées du métro. Il n’y a aucune obligation de présence, chaque enfants participe ou non aux activités mais souvent ils sont tous présents.

« On ne peut pas les obliger » dit Andrei, un animateur, «Il arrive que certain préfère rester avec leur père, mère ou parents, mais ce n’est jamais pour toute la journée. En général, le fait de voir les autres sur les activités du jour, suffit à les décider à nous rejoindre ».

 

Nous pouvons lire sur le visage de ces enfants une certaine inconscience de ce qu’ils vivent et ont vécu et à la fois une grande détresse quant à leur avenir. Les cicatrices infligées à ces parents et ces enfants ne se verront jamais de l’extérieure mais resteront gravées en eux à jamais. Ce métro, cette école, Maria et ses animateurs sont aujourd’hui pour ces parents et leurs enfants une matrice maternelle dont ils appréhendent de sortir.

Comme le dit Dimitri, «Dehors c’est l’inconnu, je n’y ai vu que la mort».

Centre-ville de Kharkiv, la vie dans une station de métro y règne comme dans un petit village. Pour des raisons évidentes de sécurité, la ville étant toujours en proie à une offensive Russe, le lieu et le nom de cette station de métro resteront sous silence.

A l’entrée de la station, quelques personnes dont une m’accoste avant même de pénétrer dans le hall et me demande ; « Vous parlez Russe ? ». Lui répondant que j’étais français, il esquisse un sourire et me laisse passer. Un peu plus loin, au niveau de l’escalator c’est un deuxième point de contrôle, plus sérieux celui-ci puisque tenu par la police locale. Le contrôle d’identité est systématique, passeport, accréditation presse et questions sur le pourquoi de ma présence.

Puis la descente vers la station, 30 mètres plus bas et à l’arrivée deux personnes qui une fois de plus m’interrogent sur ma présence. C’est alors que je commence à parcourir les lieux, deux rames de métro sur chaque quai, une allée centrale et au fond quelques personnes.

C’est un petit village que je découvre, avec sa pharmacie, un coin restaurant, des logements, une épicerie et une école !

Tout y est organisé comme si ce village avait toujours existé, en fait ils sont là depuis le 28 février 2022. La municipalité a détaché quelques volontaires du quartier afin de subvenir aux besoins quotidien de chacun. Les rames de métro se sont transformées en dortoirs, une partie du hall fait office d’accueil, un coin a été aménagé en pharmacie, un autre en lieu de stockage pour l’alimentation et sur l’autre quai c’est le coin des enfants ou un espace jeux a été créé mais surtout  une école pour cette dizaine d’enfants vivant ici.

 

Chaque famille vit ici pour diverses raisons, mais la principale est la peur de ce qui se passe à la surface. Tous sont traumatisés de ces premières semaines de guerre lorsque Kharkiv a subit des bombardements violents, jour et nuit, détruisant habitations, bâtiments administratifs, monuments symboliques et bien souvent comme dans tout bombardement beaucoup de civils ont péri sous les éclats des bombes à fragmentations mais aussi de roquettes à sous munitions.

Pour toutes ces personnes réfugiées dans ce métro, c’est le seul endroit où elles se sentent en sécurité, chaque adulte présent a développé une phobie du monde extérieur. Et pour cause, il n’y pas une famille ou une personne présente en ce lieu qui n’a pas perdu quelqu’un de proche, un père, une mère, une fille, un fils, un enfant…

Là où les adultes ont besoin d’un soutien psychologique, les enfants ont besoin d’évasion, d’être entourés et d’avoir un semblant de vie normal.

C’est Maria Tolokonnikova qui s’en charge, une femme de 63 ans, institutrice de métier qui donne son temps mais surtout apporte à ces enfants un rythme éducatif. Sur son brassard on peut lire « l’éducation est un droit » et chaque bénévole le porte. La journée est rythmée et commence à 11H00 par des activités scolaires, il ne s’agit pas de respecter un programme mais d’apporter avant tout une continuité d’apprentissage et faire oublier un peu l’endroit où ils vivent. Comme le dit l’institutrice « La guerre n’est pas prétexte à ne rien faire ».

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